Découvrir l’Inde et s’y accrocher

Une aventure et un partage en équipe à travers l’Himalaya

En octobre 2018, Fred, Marc et Martin partent de la frontière de l’Inde et du Népal en direction de l’Ouest. Leur but est de voler une ligne encore inconnue au coeur de la dorsale de l’Himalaya en direction du Zanskar.

Découvrir l’Inde et s’y accrocher

Le plan est rodé. En arrivant à Pithoragarh, petite bourgade à la frontière entre l’Inde et le Népal, nous décollerons du site officiel. Ensuite un périple en vol-bivouac vers l’Ouest le long de l’Himalaya indien nous conduira sur les hauts plateaux du Ladakh.

Au rythme des “OK Sir” et “No problem Sir” et après moultes dodelinements de la tête nous arrivons à Pithoragarh. La piste fraîchement reprise par les bulldozers à la montagne après une mousson particulièrement intense nous dépayse dès la sortie de l’avion. Les roues souvent au bord d’un accotement non stabilisé. Une erreur de notre chauffeur et nous finirons dans la rivière qui déroule paresseusement quelques centaines de mètres plus bas.

Et ainsi débutent les péripéties de ce voyage. Aucune bouteille de gaz n’est disponible dans la ville pour faire fonctionner nos réchauds, malgré la confirmation par email du magasin de sport local quelques jours plus tôt. Tant pis, nous nous en accommoderons et ferons brûler du bois pour la première partie du voyage.
Mais plus fâcheux, la zone est interdite de vol en parapente. Suite à un accident dramatique quelques semaines auparavant, les autorités ont choisi la solution la plus radicale pour éviter les problèmes.

Nous décidons de tenter le coup en décollant d’une petite pente repérée sur les photos satellite. Les éventuelles forces de l’ordre seraient bien ennuyées pour attraper des parapentistes qui traversent en quelques minutes des vallées qu’il faut des heures à parcourir en voiture sur des pistes déplorables.

Le décollage falaise dans de hautes herbes nous prends du temps, et la stabilité complique ce premier vol avec des cycles thermiques courts et espacés. Nous réussissons à effectuer quelques kilomètres malgré tout, mais ce n’est pas à ce rythme que nous irons bien loin.
Et il nous a semblé voir depuis le ciel des voitures officielles qui nous poursuivaient. Sans succès pour celles-ci.
Notre premier bivouac se passe à proximité d’un village dont les habitants ébahis sont très intéressés par nos prouesses. Le lendemain ils se mettront en quatre pour nous faucher un décollage de luxe et nous voir partir à la poursuite des quelques rapaces qui recherchent des ascendances inexistantes.

Nous sommes dans une zone trop stable, les contreforts de l’Himalaya sont recouverts de jungle et l’atmosphère est épaisse et humide. Nous prenons rapidement la décision de faire un bon vers le nord en taxi de quelques dizaines de kilomètres pour nous placer au plus proche de la dorsale et des faces rocheuses de la chaîne.
En quelques heures de pistes abruptes nous arrivons à Munsyari, proche du Nanda Devi (7816m), le plus haut sommet exclusivement indien.
Un repos rapide et nous marchons en direction d’un décollage presque officiel sur les hauteurs de la ville. Ici l’air est bien plus frais, et la journée s’annonce belle !

Après quelques minutes de vol nous atteignons les 4000m et débutons notre cheminement le long de la dorsale en direction de l’Ouest. A trois c’est assez laborieux, chacun d’entre nous étant régulièrement hors cycle avant chacun des obstacles à franchir. Nous devons nous regrouper pour être certains de tous passer du bon côté des cols sans nous perdre.

Nous avançons lentement et chaque crête à franchir nous prends de longue minutes pour tous passer du bon côté en même temps. Les vallées sont profondes et les possibilités d’atterrissage très limitées ou inexistantes.

Absorbé par le rythme du vol, j’en oublie où l’on se situe. Ce n’est que lorsqu’un oiseau multicolore bondi d’une branche pour plonger vers la vallée que je reprends conscience de l’exotisme de ce vol.
L’absence d’intervention humaine sur le paysage est frappante. Nous sommes seuls. Enfin pas tout à fait, la multitude de cris sous la canopée nous laisse imaginer une faune dense.
La variété du relief et de la végétation entre la jungle d’un vert profond et les sommets étincelants à plus de 7000m sur quelques kilomètres est incroyable.

L’humidité et l’instabilité s’évertuent à nous ralentir. Les nuages se développent rapidement puis s’assemblent jusqu’à couvrir presque tout le ciel. Les cols à franchir sont coiffés d’un plafond bas. A chaque franchissement de crête nous avons les pieds qui frôlent le sol et les voiles dans le nuage.
J’exulte en passant les cols.
C’est amusant, mais rapidement nous allons être coincé dans une vallée sans possibilité autre qu’un atterrissage en bordure d’un torrent déchaîné.

En franchissant une arête, nous apercevons en ligne de crête une clairière orientée en Est qui devrait nous permettre de nous poser en altitude. Elle sera sous le vent aujourd’hui, mais sûrement très efficace demain matin pour repartir.
Marc choisit d’y aller directement, avec Fred nous cheminons le long du relief pour l’atteindre.
Le comportement de la voile de Marc en approche et l’impact au sol qui s’ensuit nous laisse peu de doute sur le fait que l’on soit sous le vent. Avec Fred nous sommes loin au-dessus de la clairière. Je peux même faire du soaring de l’autre côté. La pose va être scabreuse. Mais nous avons fait le choix de ne pas nous quitter, alors allons-y.

Le rotor est assez puissant pour que nous soyons d’abord contrés par 25kmh de vent de face, avant de rencontrer une très forte composante verticale. J’atterris au moment où le rouleau commence à me pousser dans le dos, et j’effectue une très longue glissade sur le seul petit morceau de plat au milieu de la clairière. Sans encombre.
Fred a moins de chance et pose avec une très forte composante verticale. Sa cheville plie sous l’impact de son poids et de sa sellette surchargée.

“C’était vraiment mauvais” me dit Fred dès que je le rejoins. “J’ai vraiment tapé fort”.

Des moutons paissent dans la clairière et les deux bergers viennent à notre rencontre. Ils n’ont pas de formation médicale, et nous ne parlons pas le même langage. Mais en montagnards aguerris, ils savent qu’une cheville avec ces symptômes est de mauvais augure. A leurs visages compatissants, je devine que l’on partage le même verdict.

S’en suit une nuit sur place, en espérant que les conditions aérologiques du lendemain permettront à Fred de pouvoir décoller sans courir pour flotter jusqu’au village le plus proche.
Il ne démord pas de son sens de l’humour, malgré une articulation qui enfle et bleuie à chaque heure.
Mais le lendemain la brise est toujours fortement descendante. Nous sommes sous le vent d’une puissante brise de vallée, probablement associée au vent météo. Et après avoir fait le tour jusqu’à la crête, nous constatons qu’à part notre clairière, tout le reste est recouvert de jungle sans possibilité de pouvoir décoller.

Il nous faut descendre à pied, au moins 1000 mètres de dénivelé négatif hors sentier d’après nos cartes russes. Nous déchargeons le sac de Fred au maximum en remplissant les nôtres, mais il reste plus de 10kg à 12kg tout de même. La descente est laborieuse, les pertes d’équilibre sont constantes dans ce sous-bois inégal. Fred manque de tomber dans les pommes à chaque appui forcé.

Il nous faudra la journée complète et presque 1200m de descente pour arriver au village le plus proche. Nous le traversons sous le regard terne des fumeurs de haschich. C’est l’industrie qui semble la plus prospère dans la région, les plants de cannabis fleurissants sur chaque parcelle de sol libre.

“- Notre ami à la cheville cassée, où est la route la plus proche ?
Pas loin, à trois kilomètres dans cette direction.
Trois kilomètres de quelle taille ?”

Il est tard lorsque nous atteignons la fin du sentier, qui se transforme en piste. Une visite à la maison la plus proche et nous apprenons qu’il faudra patienter jusqu’au lendemain matin pour qu’un 4×4 Mahindra nous transporte jusqu’au bourg. C’est un bivouac de plus à encaisser.
Fred garde le sourire, et nous sommes admiratifs de son caractère. L’ironie du sort étant que c’est notre secouriste du PGHM qui soit blessé.

Le lendemain nous passons la journée complète dans des véhicules cahotants sur des pistes déplorables jusqu’aux villes de Bageshwar puis Halwani. L’hôpital étant fermé pour la nuit, c’est dans la matinée que Fred aura le verdict.
Nous imaginions une salle aux murs décrépis, bondée de patients aux maladies variées, allant de la lèpre aux sangsues. Et c’est en fait un service des urgences légèrement vétuste mais très compétent qui nous aidera.
La malléole est fracturée (et l’astragale également, mais ne sera détectée que de retour en France) et nécessite un plâtre. Celui-ci sera copieusement moulé sous l’oeil rieur de l’anesthésiste de l’hôpital venu généreusement nous aider à nous dépêtrer des formalités administratives.
Le restant de la journée sera mis à profit pour faire fonctionner les assurances et déclencher le rapatriement sanitaire. Appuyé par Sonia, la médecin du PGHM et ses nombreux contacts, Fred sera en France en moins de 36h.

Zanskar, une histoire d’engagement

Fred parti, nous choisissons avec Marc de couper une partie du trajet pour nous rendre dans la zone qui était la cerise sur le gâteau de notre périple : le Ladakh. Il nous reste moins de deux semaines, et c’est la partie qu’il nous semble la plus intéressante à voler.
Un train puis un avion s’enchaînent, et nous voici arrivés à Leh, 3500m d’altitude pour faire la traversée de la chaîne en direction du sud. Nous voulons partir du sud du plateau Tibétain pour rejoindre la plaine Indienne. C’est un parcours qui a été réalisé l’année précédente par Sebastian Huber et Stefan Bocks.

Nous prenons deux jours pour nous acclimater et effectuer un petit vol sur les hauteurs de la ville. Les thermiques sont généreux malgré un ciel voilé, et je pourrais monter jusqu’à 5500m et profiter d’une vue extraordinaire sur ce paysage absolument minéral, dont les couleurs des peupliers et des drapeaux de prière contrastent sur le ciel d’un bleu profond qu’on ne rencontre qu’à haute altitude.

Il est temps de partir en vol-bivouac. Notre point de départ est une face que nous avons choisi avec attention à la sortie de la vallée du Zanskar. Nous nous apprêtons à traverser une zone hyper aride, mis à part le fleuve en fond de vallée, où règne une brise puissante, nous n’allons pas rencontrer de points d’eau. Les sacs sont donc très chargés, avec une dizaine de litres d’eau, et 5 kilos de nourriture pour tenir 10 jours.
Nous montons péniblement les 600m de dénivelé jusqu’au point que nous avons identifié comme étant le plus judicieux pour décoller.
Marc se décompose à vue d’oeil. L’ampleur de la tâche à accomplir, l’engagement nécessaire, l’absence d’éléments humains à des kilomètres pour les jours à venir, ont raison de son sourire.

Je me sens bien, après avoir passé deux mois de vol-bivouac dans les déserts Chiliens et Péruviens plus tôt cette année, je retrouve des sensations familières. Je me prépare rapidement, m’assurant que Marc soit bien partant également. Le vent est légèrement de travers mais me voilà en l’air.

“Je sais faire !” est la première pensée qui me vient à l’esprit au moment où je trouve le thermique. Je suis serein, les conditions me sont connues, tout cela ressemble fortement au sud de l’Atacama. Je me relâche. Marc me rejoint dans le thermique.

“On y va !” je lui lance lorsque nous sommes côte à côte. Un tour, puis deux, puis trois tours plus tard, je ne le sens pas motivé par l’idée – pourtant indispensable pour rester ensemble en vol-bivouac – de s’élancer tous les deux en même temps vers la crête suivante. Je prends l’initiative de partir, et je vois Marc rester dans le thermique encore un tour sans gagner d’altitude. Un doute commence à m’assaillir : qu’a-t-il en tête ?

J’ai interprété le stress qui le submergeait ces derniers jours en découvrant la réalité d’un vol-bivouac en Himalaya comme une composante normale.
Je dois également composer avec des émotions contradictoires depuis quelques jours. D’un côté la motivation d’aller découvrir certaines des vallées les plus inaccessibles de la planète avec un morceau de tissu et des ficelles au-dessus de la tête. Et de l’autre côté la peur de me blesser ou me tuer, à la suite d’une erreur quelconque de pilotage, de lecture de la masse d’air ou d’un phénomène aérologique inexpliqué.

Il quitte finalement l’ascendance, et il plonge rapidement vers le fond de vallée à la recherche d’un moyen de reprendre de l’altitude. Mes appels en radio n’ont pas de réponse. Et ce n’est qu’une fois posé, presque au fond de la vallée, que j’entends :

“C’est la fin de l’expérience pour moi, je rentre à Leh.”

Voler vite

Le site de Bir est hyper fréquenté. Autant que Annecy en plein été, que Chamonix au coeur de la saison, que Fiesch un jour de compétition. Après un séjour hors de la civilisation, nous sommes stupéfaits par la foule des russes, indiens et européens en manque d’ascendances au mois d’Octobre.

Le potentiel du site est énorme, avec une topographie “à la Bassano” en bordure de plaine mais à l’échelle de l’Himalaya. Il est facile d’effectuer des kilomètres en volant sur la limite sud de l’Himalaya, en marge de la plaine brumeuse.
Mais derrière c’est l’inconnu avec seulement quelques incursions par des pilotes audacieux dans des massifs gigantesques. Il y a pour le moment quelques triangles FAI avec des plafonds à quasiment 6000m qui ont été réalisés. L’engagement demandé régule naturellement le nombre de candidats. Les triangles de 300km FAI sont possibles.

Pendant les cinq jours que nous passons autour de Bir, j’aurais l’occasion de pousser l’Omega X-Alps dans ses retranchements, en terme de vitesse et de facilité de pose.
Une visite à Bir n’étant pas complète sans y voler le fameux 200km en triangle, je mets à profit une des journées pour le tenter. Et c’est aisément que je vole à 28km/h de moyenne, grâce à une aile accessible qui trouve seule les thermiques et chemine facilement avec l’accélérateur enfoncé.
La dernière partie du triangle est extrêmement dépaysante, avec un cheminement sur une crête habitée, en thermo-dynamique à quelques mètres du sol, tandis que les nombreux enfants font de grands signes et crient pour que je vienne me poser à côté d’eux. Les orages qui grossissent me poussent à rentrer au plus vite.

Ayant retrouvé Marc, nous faisons un beau vol-bivouac en aller-retour en direction de Manali, nécessitant de travailler des thermiques sous le vent, et de poser dans une masse d’air hyper généreuse en utilisant les très basses vitesses. Au matin les vautours nous indiquent que la convection se mets en place. Et un peu plus tard dans la journée l’un d’eux viendra même surfer sur mon bord d’attaque pendant plusieurs secondes !
Marc entrera même en collision avec un de ces grands oiseaux, celui-ci restant coincé quelques secondes dans les suspentes avant de réussir à en ressortir par lui-même.

Bir est une des capitales du vol-libre. Avec ses qualités, des thermiques généreux et consistants, et ses défauts, une foule compacte au décollage, rapidement oubliée dès que l’on s’engage dans l’arrière pays avec ses sommets enneigés et son absence de routes et de moyens de communication. Un très beau terrain d’entrainement.

En 2018 j’ai passé au total trois mois en vol-bivouac, entre l’Amérique du Sud et l’Inde.
Ce voyage ci, bien que peu rentable en terme de continuité de la ligne volée, m’a fait prendre beaucoup de recul sur la discipline et l’engagement que nécessite ce type de pratique. La blessure de Fred et les émotions de Marc sont des indicateurs des risques liés à cette pratique. C’est une aventure qui se vit à plusieurs, les émotions et les choix de chacun sont à respecter une fois l’expédition lancée. Quand ça fonctionne c’est magnifique.
Et quand ça ne marche pas, et bien c’est une bonne raison d’y retourner !

Les aventuriers

Martin Beaujouan
Martin Beaujouan
Parapentiste – Moniteur et Aventurier
Marc Gallien
Marc Gallien
Parapentiste – Aventurier
Fred Souchon
Fred Souchon
Alpiniste – Secouriste PGHM